Claude-Félix-Abel Niépce de Saint-Victor (1805–1870) est l’un des inventeurs les plus sous-estimés de l’histoire de la photographie. Cousin de Nicéphore Niépce, il invente en 1847 le négatif sur verre à l’albumine. Il remplace le papier utilisé par Talbot et produit des images d’une netteté inégalée, point de départ de la photographie sur verre.
Abel Niépce perfectionne ensuite le procédé d’héliogravure hérité de son cousin. Il mène des expériences pionnières sur la photographie en couleurs. Et il observe dès 1857 un rayonnement invisible émis par les sels d’uranium, quarante ans avant la découverte officielle de la radioactivité par Henri Becquerel. Son œuvre est un jalon essentiel entre l’héliographie de Nicéphore et la photographie moderne.
I. Un officier de cavalerie devenu chimiste

Abel Niépce de Saint-Victor naît le 26 juillet 1805 au hameau de Chazaut, à Saint-Cyr, près de Chalon-sur-Saône. Il est le petit cousin de Claude et de Nicéphore Niépce, la parenté exacte varie selon les sources, qui le désignent tantôt comme cousin, tantôt comme neveu. Il entre à l’École royale de cavalerie de Saumur en 1825 et embrasse une carrière d’officier.
En 1842, alors qu’il est lieutenant au 1er régiment de dragons à Montauban, il met au point un procédé de re teinture au fustet une couleur orangée pour les insignes de son régiment, sans avoir à les refaire. Encouragé par Chevreul, directeur des teintures à la manufacture des Gobelins, il obtient l’autorisation d’installer un laboratoire dans la salle de police de la caserne, à ses frais, et commence ses expériences photographiques.
Cette double identité officier et chimiste marque toute sa carrière. Nommé commandant du Palais du Louvre en 1854 et mis en retraite en 1856, il se consacre dès lors pleinement à la recherche.
II. Le négatif sur verre à l’albumine : une rupture technique
En 1846 et 1847, Abel Niépce de Saint-Victor cherche à corriger les imperfections du papier utilisé par Talbot pour les négatifs. Le papier a une texture fibreuse et inégale ; les images positives tirées de ces négatifs sont toujours plus ou moins vagues et confuses.
Sa solution est élégante : substituer le verre au papier. En 1847, il étale sur une plaque de verre une fine couche d’albumine le blanc d’œuf qui forme un enduit homogène, lisse et parfaitement apte à recevoir les sels d’argent. Il dissout dans l’albumine une petite quantité d’iodure de potassium, bat le mélange en neige, le laisse reposer, puis l’étend sur le verre et le fait sécher. Le reste du processus sensibilisation, développement, fixation suit les mêmes substances que celles indiquées par Talbot.
l’Académie des sciences
Le 25 octobre 1847, il présente son mémoire à l’Académie des sciences. Le résultat est spectaculaire. Comme l’écrit un contemporain, la photographie sur verre n’est donc qu’une modification du procédé sur papier pour obtenir les négatifs, mais on obtient par elle des dessins d’une netteté admirable et d’une précision rigoureuse de lignes, bien préférables à tout ce que peut produire le papier, et comparables au produit de la plaque daguerrienne. L’albumine présente un avantage supplémentaire : elle peut se conserver sensible pendant des mois avant ou après exposition.
Mission héliographique
Ce procédé s’adopte immédiatement. En 1851, Édouard Baldus l’utilise pour la Mission héliographique, vaste campagne photographique commandée par l’État français. Le verre albuminé devient l’outil privilégié pour la reproduction des monuments, statues, instruments et objets exigeant une grande exactitude de détails. Il sera supplanté en 1851 par le collodion humide. Mais il a ouvert la voie à toute la photographie sur verre.
Pour comprendre comment la chambre noire, perfectionnée depuis Alhazen et Léonard de Vinci, a fourni le support optique de ces négatifs, voir notre article sur Alhazen et les débuts de la photographie.
III. L’héliogravure : de Nicéphore à l’impression photographique
Abel Niépce de Saint-Victor poursuit également l’œuvre de son cousin sur le bitume de Judée, matériau photosensible découvert par Nicéphore vers 1826. Vers 1853, il reprend le procédé d’héliographie et l’améliore : il reporte les images photographiques sur acier, puis soumet la plaque à l’action d’agents corrosifs. En 1855, il donne à ce procédé perfectionné le nom d’héliogravure. Il publie en 1856 un Traité pratique de gravure héliographique.
L’héliogravure permet pour la première fois de reproduire des photographies à l’encre, ouvrant la voie à l’impression photomécanique et à l’illustration photographique dans les livres et la presse. Charles Nègre et d’autres photographes-graveurs poursuivront cette voie.
L’héliographie de Nicéphore Niépce, point de départ de ces recherches, est retracée dans notre article sur Nicéphore Niépce et la première photographie fixée.
IV. La photographie en couleurs : un rêve inachevé
Dans les années 1850, Abel Niépce de Saint-Victor se lance dans la quête de la photographie en couleurs. En 1852, il obtient une très belle image d’une poupée aux habits très colorés. Mais il ne parvient pas à fixer les couleurs de manière durable.
En 1859, il publie une note sur la production d’épreuves photographiques rouges, vertes, bleues et violettes, sans sels d’argent. Il reproduit sur plaque daguerrienne toutes les couleurs fondamentales. À l’Exposition universelle de Paris en 1867, il expose diverses photographies colorées. Elles se conservaient au demi-jour pendant plus d’une semaine. Mais il échoue à stabiliser définitivement ces images colorées. La photographie en couleurs permanente attendra le début du XXe siècle et les travaux de Louis Lumière.
V. La pré-découverte de la radioactivité : un rayonnement invisible
C’est peut-être la contribution la plus méconnue d’Abel Niépce de Saint-Victor. Dans les années 1850, en travaillant sur la photographie en couleurs avec des sels d’uranium. Il observe un phénomène inexplicable : des plaques photographiques exposées à distance, dans l’obscurité complète, sont impressionnées. Il constate que l’agent responsable est le nitrate d’uranium, préalablement insolé puis conservé à l’obscurité.
Abel Niépce décrit ce phénomène comme une phosphorescence invisible ou un rayonnement invisible à nos yeux. Léon Foucault suggère dès 1858 qu’il s’agit probablement d’une radiation invisible. Mais personne ne prend Niépce au sérieux ; ses travaux sont dénigrés puis oubliés.
En 1896, Henri Becquerel découvre la radioactivité en observant un phénomène analogue avec des sels d’uranium. Il ne mentionne jamais les travaux de Niépce de Saint-Victor. Des recherches récentes, en Allemagne, en France et aux États-Unis, conduisent pourtant à le considérer aujourd’hui comme le principal précurseur de la radioactivité. La première autoradiographie image obtenue par l’action d’un matériau radioactif sur une émulsion photographique lui est attribuée.
L’idée que la lumière puisse agir à distance sur une substance sensible remonte aux premières observations d’Aristote sur la chambre noire, analysées dans notre article sur Aristote et les débuts de la photographie.
VI. Place dans l’histoire
| Domaine | Contribution | Portée |
|---|---|---|
| Négatif sur verre | Albumine sur plaque de verre (1847) | Base de la photographie sur verre, netteté inégalée |
| Héliogravure | Amélioration du procédé de Nicéphore, report sur acier (1855) | Impression photomécanique, reproduction à l’encre |
| Photographie couleur | Épreuves colorées (1852–1867) | Tentative pionnière, non stabilisée |
| Radioactivité | Rayonnement des sels d’uranium (1857) | Pré-découverte, 40 ans avant Becquerel |
La chaîne complète des précurseurs d’Aristote à Alhazen, de Léonard de Vinci à Kepler, de Della Porta à Nicéphore Niépce est retracée dans nos articles sur Kepler et l’image rétinienne et sur Della Porta et la diffusion de la chambre noire à la Renaissance.
VII. Malentendus à clarifier
- Abel Niépce de Saint-Victor est le neveu de Nicéphore Niépce ? La parenté exacte est discutée. Les sources le désignent tantôt comme petit cousin, tantôt comme neveu ou cousin. L’essentiel est qu’il appartient à la même famille et poursuit l’œuvre du pionnier de l’héliographie.
- Il a inventé la photographie sur verre ? Il a inventé le négatif sur verre à l’albumine en 1847, mais le verre comme support avait déjà été utilisé par Nicéphore Niépce pour une épreuve positive en 1822. Sa contribution est d’avoir créé le négatif sur verre, étape indispensable à la reproduction photographique.
- Il a découvert la radioactivité ? Il a observé et décrit un rayonnement invisible émis par les sels d’uranium, mais sans en comprendre la nature ni lui donner un nom. La découverte scientifique de la radioactivité revient à Becquerel, puis aux Curie. Niépce de Saint-Victor en est le précurseur direct, non le découvreur.
- Ses travaux sur la couleur ont échoué ? Ils n’aboutissent pas à une méthode stable. Mais ils constituent une étape importante dans l’histoire de la photographie en couleurs, et ses épreuves colorées ont été exposées et remarquées en 1867.
À retenir
Abel Niépce de Saint-Victor est le chaînon manquant entre l’héliographie de Nicéphore et la photographie moderne. Il a donné à la photographie sa netteté en inventant le négatif sur verre, son moyen de reproduction en perfectionnant l’héliogravure, et il a ouvert, sans le savoir, la voie à la radioactivité. Son nom mérite de figurer aux côtés de ceux de Talbot, Daguerre et Niépce.
