Richard Leach Maddox (1816-1902) est le médecin anglais qui a rendu la photographie accessible au monde entier. En 1871, il publie dans le British Journal of Photography une formule révolutionnaire : une émulsion de bromure d’argent en suspension dans la gélatine, étendue sur une plaque de verre et séchée.
Cette plaque sèche supprime la contrainte du collodion humide, qui obligeait les photographes à préparer, exposer et développer leurs plaques en quelques minutes. Maddox ne tire aucun profit de son invention et meurt dans la pauvreté. Mais son procédé, amélioré par Charles Bennett et d’autres, devient la base de toute la photographie argentique jusqu’à l’avènement du numérique. Il est le chaînon décisif entre les pionniers de la chambre noire et l’industrialisation de l’image par George Eastman.
I. Un médecin de Bath devenu photographe amateur

Richard Leach Maddox naît le 4 août 1816 à Bath, dans le Somerset en Angleterre. Il étudie la médecine à l’University College de Londres, puis obtient son diplôme à Édimbourg. Sa santé fragile depuis l’enfance le pousse à voyager. Il exerce comme médecin, notamment en tant que chirurgien de bord sur un navire, avant de s’installer à Southampton.
La photographie n’est pour lui qu’un passe-temps. Il est un amateur éclairé, passionné par la photomicrographie, c’est-à-dire la photographie à travers un microscope. Il écrit sur divers sujets photographiques et contribue régulièrement à des revues spécialisées. Cette position d’amateur est essentielle pour comprendre son apport. Maddox n’est pas un industriel de la photographie comme Daguerre ou Talbot. Il n’a rien à vendre. Il cherche simplement à résoudre un problème pratique qui le gêne personnellement.
Ce problème est le collodion humide. Ce procédé, inventé par Frederick Scott Archer en 1851, domine la photographie depuis vingt ans. Il donne des images d’une netteté remarquable. Mais il impose des contraintes insupportables. Les plaques doivent être enduites de collodion, sensibilisées dans un bain de nitrate d’argent, exposées et développées en quelques minutes. Une fois sèches, elles deviennent insensibles. Le photographe doit donc transporter avec lui un laboratoire complet, des produits chimiques, une tente noire. Le travail sur le terrain est un cauchemar logistique.
Maddox constate en outre que les vapeurs d’éther du collodion affectent sa santé. Cette nuisance personnelle le pousse à chercher une alternative.
II. La publication du 8 septembre 1871
Le 8 septembre 1871, Maddox adresse au British Journal of Photography une note intitulée An Experiment with Gelatino-Bromide.
- Il y décrit un procédé d’une simplicité désarmante.
- Il chauffe une solution de gélatine dans l’eau, y ajoute du bromure de cadmium, puis du nitrate d’argent.
- Il en résulte la formation de bromure d’argent, un sel sensible à la lumière, qui reste en suspension dans la gélatine.
Cette émulsion peut être étendue sur une plaque de verre et laissée à sécher. La plaque sèche est prête à l’emploi. Elle peut être exposée des jours ou des semaines plus tard. Le développement se fait dans un bain d’acide pyrogallique. Maddox joint à sa note plusieurs négatifs de paysages et de vues produits par ce procédé. Le rédacteur du journal les examine et les trouve convaincants. Ce sont les premières photographies réussies sur plaques sèches au bromure d’argent gélatine.
La modestie de Maddox est frappante. Il écrit qu’il « ne prétend pas avoir proposé quelque chose de nouveau », se contentant d’avoir remplacé le collodion par un autre liant, la gélatine. Il reconnaît que sa formule est imparfaite. Les plaques sont peu sensibles à la lumière et présentent un voile dû à un excès de nitrate d’argent. Il précise que ses recherches ne sont pas terminées et qu’il publie pour montrer la voie. Richard Leach invite d’autres chercheurs à étudier les proportions de bromure et de nitrate d’argent, les bromures solubles de remplacement, et les types de révélateurs.
Il conclut sa note par ces mots : « autant qu’on puisse en juger à présent, le procédé semble mériter des expériences plus poussées et soigneusement menées ; s’il s’avère avantageux, le progrès de la photographie en sera favorisé. »
Cette publication est l’acte de naissance d’un nouveau monde photographique.
III. Les améliorations décisives et l’industrialisation
Formule imparfaite
Maddox a raison de dire que sa formule est imparfaite. La sensibilité de ses plaques est environ deux cents fois inférieure à celle du collodion humide. Il faut plusieurs minutes d’exposition en plein soleil pour obtenir une image. Le voile dû à l’excès de nitrate d’argent dégrade le contraste.
Mais l’idée est féconde. D’autres chercheurs s’en emparent. En 1873, J. Johnston découvre qu’il faut laver l’émulsion pour éliminer l’excès de sels et que le bromure doit être en excès par rapport au nitrate d’argent. Cette découverte augmente considérablement la sensibilité et la permanence des plaques. En 1873 également, l’Anglais J. Burgess met en vente la première émulsion gélatineuse à Londres. Il ne divulgue pas sa formule, mais il utilise sans doute un bromure soluble en excès.
Le pas décisif est franchi par Charles Harper Bennett. En 1878, il met au point un procédé de « maturation » de l’émulsion par la chaleur. En chauffant l’émulsion pendant plusieurs jours, il augmente sa sensibilité de manière spectaculaire. Les plaques sèches deviennent alors plus rapides que les plaques humides au collodion. La même année, Bennett commercialise les premières plaques sèches à la gélatine destinées à la vente.
Pour une analyse de l’impact de cette invention sur les pratiques photographiques, on consultera la présentation que le Smithsonian Institution Archives consacre aux négatifs sur plaque sèche à la gélatine.
Succès foudroyant
Le succès est foudroyant. Dès 1878, la fabrication industrielle des plaques sèches commence. En quelques années, elles supplantent totalement le collodion humide. En 1880, les plaques sèches dominent le marché. Les photographes n’ont plus besoin de préparer leurs plaques eux-mêmes. Ils achètent des boîtes de plaques prêtes à l’emploi. La photographie cesse d’être un artisanat exigeant pour devenir une pratique accessible.
En 1888, l’Américain George Eastman franchit l’étape suivante. Il remplace le verre par un support souple en nitrate de cellulose, puis en acétate. Il met au point le film en rouleau et lance l’appareil Kodak. La photographie devient un loisir de masse. Mais le film d’Eastman repose sur l’émulsion de Maddox. Sans la gélatine, pas de film souple. Sans la plaque sèche, pas de Kodak.
IV. Un inventeur généreux et ruiné
Maddox ne tire aucun profit financier de son invention. Il ne la brevète pas. Il la publie librement, dans l’intention explicite de faire progresser la science. Cette générosité est admirable. Elle est aussi la cause de sa ruine.
Maddox vit modestement de sa profession de médecin. Il continue à écrire sur la photographie et à travailler sur la photomicrographie. Mais il ne participe pas à l’essor industriel qu’il a rendu possible. Les fabricants de plaques sèches s’enrichissent. Maddox reste pauvre.
En 1892, les photographes d’Angleterre, de France, d’Allemagne et d’Amérique se cotisent pour lui verser une somme de plus de cinq cents livres. C’est un geste de reconnaissance, mais il ne change pas fondamentalement sa situation. En 1901, la Royal Photographic Society lui décerne sa Progress Medal pour ses inventions qui ont conduit à la fondation de l’industrie des plaques sèches et du film. Maddox reçoit ce prix un an avant sa mort.
Il meurt le 11 mai 1902 à Southampton, dans des circonstances difficiles. Il avait quatre-vingt-cinq ans. Son procédé, lui, avait déjà transformé le monde.
V. La chaîne des précurseurs : d’Aristote à George Eastman
L’œuvre de Maddox s’inscrit dans une longue chaîne d’inventeurs qui se sont transmis le flambeau depuis l’Antiquité.
Aristote avait décrit au IVe siècle avant notre ère le principe de la chambre noire. Il avait observé que la lumière traversant un petit trou forme une image inversée. Sans cette observation fondamentale, aucun des dispositifs qui ont suivi n’aurait été pensable.
Alhazen avait transformé cette observation en science au XIe siècle. Il avait démontré par l’expérience que la lumière se propage en ligne droite et que la vision résulte de la réception de la lumière. Il avait donné au dispositif le nom d’al-bayt al-muzlim, qui deviendra camera obscura.
Léonard de Vinci avait compris vers 1500 que l’œil fonctionne comme une chambre noire. Il avait décrit la formation de l’image inversée sur la rétine et encouragé les artistes à utiliser la chambre noire pour dessiner.
Kepler avait donné à cette intuition une forme mathématique en 1604. Il avait prouvé géométriquement que l’image se forme sur la rétine et non sur le cristallin.
Della Porta avait diffusé la chambre noire auprès des artistes à la fin du XVIe siècle. Il avait fabriqué des modèles portables munis de lentilles et recommandé leur usage aux peintres.
Au 19e Siècle
Nicéphore Niépce avait fixé pour la première fois une image sur une plaque d’étain enduite de bitume en 1826. Il avait nommé son procédé héliographie.
Abel Niépce de Saint-Victor avait inventé le négatif sur verre à l’albumine en 1847. Il avait donné à la photographie sa netteté.
Gustave Le Gray avait inventé le négatif sur papier ciré en 1850 et diffusé le collodion sur verre en 1851. Il avait ouvert la voie à la photographie de paysage et au montage photographique.
Richard Leach Maddox se situe après eux. Il hérite de la chambre noire d’Aristote et d’Alhazen. Il hérite des lentilles de Della Porta. Richard Leach hérite du verre d’Abel Niépce de Saint-Victor et du collodion de Le Gray. Son génie propre est d’avoir compris que la gélatine pouvait remplacer le collodion, et que cette substitution rendrait la photographie pratique, transportable et industrielle.
George Eastman viendra après lui. Il reprendra l’émulsion de Maddox, la déposera sur un support souple, et lancera l’appareil Kodak. Il rendra la photographie accessible au grand public. Mais sans la plaque sèche de Maddox, le film d’Eastman n’aurait pas existé.
VI. Place dans l’histoire
| Domaine | Contribution | Portée |
|---|---|---|
| Émulsion gélatino-bromure | Première formule publiée en 1871 | Base de toute la photographie argentique |
| Plaque sèche | Suppression de la contrainte du collodion humide | Photographie transportable et pratique |
| Industrialisation | Procédé repris par Bennett et d’autres | Fabrication en série de plaques prêtes à l’emploi |
| Diffusion | Publication libre, sans brevet | Accélération de l’innovation |
| Postérité | Base du film souple d’Eastman | Démocratisation de la photographie |
VII. Malentendus à clarifier
Maddox a-t-il inventé la photographie ? Non. Il a inventé le procédé à la gélatine qui a rendu la photographie pratique et industrielle. La photographie elle-même avait été inventée par Niépce et Daguerre trente ans plus tôt.
Maddox a-t-il inventé le film ? Non. Il a inventé l’émulsion sur plaque de verre. Le film souple, en nitrate puis en acétate de cellulose, a été développé par George Eastman et d’autres dans les années 1880.
Sa formule était-elle parfaite ? Non. Elle était peu sensible et produisait un voile. Maddox l’a reconnu lui-même. C’est pourquoi il a publié sa formule pour que d’autres l’améliorent. Et c’est ce qui s’est produit.
A-t-il été reconnu de son vivant ? Il a reçu la Progress Medal de la Royal Photographic Society en 1901, un an avant sa mort. Mais il est mort pauvre, n’ayant jamais breveté son invention.
VIII. À retenir
Richard Leach Maddox est l’homme qui a fait passer la photographie de l’artisanat à l’industrie. Sa plaque sèche à la gélatine a libéré les photographes des contraintes du collodion humide. Elle a permis la fabrication en série de plaques prêtes à l’emploi. Elle a ouvert la voie au film souple et à l’appareil Kodak. Et elle a rendu possible la photographie de masse, celle qui documente le monde depuis la fin du XIXe siècle.
Maddox n’a rien gagné de son invention. Il l’a donnée au monde. Son nom mérite de figurer aux côtés de ceux de Niépce, de Daguerre, de Talbot et d’Eastman. Il est le maillon qui a rendu la chaîne utilisable par tous.
