
Lorsque George Eastman commence à s’intéresser sérieusement à la photographie, celle-ci est encore loin d’être une pratique accessible au plus grand nombre. Photographier demande du matériel encombrant, des connaissances techniques et une certaine expérience. Les plaques de verre, les produits chimiques, la préparation des émulsions et le développement des images font de la photographie une activité qui reste essentiellement réservée aux professionnels et aux amateurs passionnés.
Quelques décennies plus tôt, Nicéphore Niépce, Louis Daguerre, William Henry Fox Talbot et les autres pionniers avaient permis de fixer une image sur une surface sensible. D’autres, comme Frederick Scott Archer ou Richard Leach Maddox, avaient ensuite profondément amélioré les procédés photographiques. Mais une question demeure : comment faire sortir réellement la photographie des ateliers et des laboratoires pour la faire entrer dans la vie quotidienne ?
C’est précisément sur cette question que George Eastman va travailler. Il n’invente pas la photographie et il n’est pas non plus à l’origine de toutes les innovations techniques qui conduisent au film moderne. Son rôle est différent et tout aussi important. Eastman comprend que l’avenir de la photographie passe par la simplification, la fabrication industrielle et la possibilité pour une personne sans connaissances particulières de prendre elle-même une photographie.
Avec Kodak, il transforme ainsi non seulement les appareils photographiques, mais aussi la relation du public à l’image. La photographie cesse progressivement d’être uniquement une affaire de spécialistes. Elle devient un geste quotidien, puis familial, avant de participer au développement du cinéma et à l’immense industrie de l’image du XXe siècle.
Avant Eastman, la photographie reste une affaire de spécialistes
Au milieu du XIXe siècle, les progrès de la photographie sont considérables. Le daguerréotype a permis de produire des images d’une précision remarquable, le calotype de Talbot a introduit le principe du négatif sur papier et le collodion humide a ensuite rendu possible une photographie plus rapide et plus précise.
Mais les progrès techniques ne signifient pas encore que la photographie soit simple :
- le photographe doit préparer ses plaques,
- transporter ses produits chimiques,
- exposer correctement le support sensible,
- et procéder au développement dans un délai très court lorsqu’il utilise le collodion humide.
Pour les photographes qui travaillent sur le terrain, cette contrainte est particulièrement importante. Le matériel nécessaire peut être lourd et encombrant, tandis que les opérations chimiques demandent une véritable maîtrise.
La photographie existe donc, mais elle n’est pas encore véritablement démocratisée.
Cette situation va progressivement changer avec l’apparition des plaques sèches. Grâce aux recherches menées dans plusieurs pays, notamment autour des émulsions à base de gélatine et de bromure d’argent, il devient possible de préparer les plaques à l’avance et de les conserver avant leur utilisation. La photographie devient plus pratique, plus rapide et surtout plus compatible avec une production industrielle.
C’est dans cette période de transformation que George Eastman va apparaître.
George Eastman, un jeune homme de Rochester
George Eastman naît le 12 juillet 1854 à Waterville, dans l’État de New York. Sa famille s’installe ensuite à Rochester, une ville qui deviendra indissociable de son histoire et de celle de Kodak.
Son enfance est marquée par les difficultés financières. Son père meurt alors qu’il est encore jeune et sa mère doit assurer seule une grande partie des responsabilités familiales. Eastman quitte l’école assez tôt et commence à travailler afin de contribuer aux revenus du foyer. Il entre dans la vie professionnelle comme employé de bureau avant de travailler dans le secteur bancaire. Rien ne semble alors le destiner à devenir l’un des grands industriels de l’histoire de la photographie.
La photographie arrive pourtant dans sa vie au début des années 1870.
Comme beaucoup d’amateurs de son époque, Eastman découvre une technique encore relativement complexe. Il se procure du matériel photographique et commence à expérimenter. Cette première expérience est importante, car elle lui permet de comprendre directement les difficultés auxquelles sont confrontés les photographes.
Il ne va pas seulement chercher à mieux photographier. Il va chercher à comprendre pourquoi photographier est encore aussi compliqué. Cette différence est essentielle pour comprendre toute son œuvre.
La découverte des plaques sèches
À cette époque, les photographes utilisent notamment le procédé au collodion humide. Le principe est efficace, mais les contraintes sont nombreuses. La plaque doit être préparée juste avant la prise de vue, exposée alors qu’elle est encore humide, puis développée rapidement.
Pour un photographe travaillant en studio, ces opérations sont déjà contraignantes. Pour quelqu’un qui souhaite photographier en extérieur, elles deviennent encore plus difficiles.
Eastman s’intéresse alors aux plaques sèches à la gélatine. L’idée est particulièrement importante : au lieu de préparer chaque plaque au moment de photographier, il devient possible de fabriquer à l’avance des supports sensibles prêts à l’emploi.
Eastman entreprend ses propres recherches et améliore progressivement la fabrication de ces plaques. Il comprend surtout qu’il existe derrière cette innovation une possibilité industrielle considérable. La photographie ne doit plus nécessairement être préparée par le photographe lui-même. Une entreprise peut fabriquer les plaques, les conditionner et les vendre déjà prêtes à l’emploi.
Cette conception va devenir l’un des fondements de son entreprise.
De l’expérience personnelle à l’industrie
En 1880, George Eastman obtient un brevet concernant un procédé de fabrication de plaques sèches. Il commence alors à transformer ses recherches en activité industrielle.
Avec Henry A. Strong, il participe à la création de l’Eastman Dry Plate Company en 1881. L’entreprise se développe à Rochester et devient rapidement un acteur important du secteur.
Mais Eastman ne souhaite pas simplement fabriquer de meilleures plaques photographiques. Son ambition est plus large. Il cherche à réduire progressivement toutes les difficultés qui empêchent la photographie de devenir une pratique courante. Le support photographique doit être plus facile à fabriquer, à transporter et à utiliser. L’appareil doit lui aussi devenir plus simple.
Cette démarche conduit Eastman à s’intéresser à une question essentielle : pourquoi continuer à utiliser exclusivement des plaques de verre ?Le verre possède évidemment des qualités importantes. Il est rigide, relativement stable et permet de recevoir une émulsion photographique de grande qualité. Mais il est également lourd, fragile et encombrant.
Pour rendre la photographie véritablement mobile, il faut donc trouver autre chose.
Du verre au support souple
L’une des grandes étapes du travail d’Eastman consiste à développer un support photographique souple pouvant remplacer les plaques de verre.
Les recherches aboutissent à l’utilisation d’un film enroulé, d’abord associé à des supports souples qui vont progressivement évoluer. Cette transformation change profondément la logique de la photographie. Au lieu de transporter une série de plaques individuelles, le photographe peut désormais utiliser une bande de matériau sensible qui se déroule progressivement dans l’appareil.
Le principe du rouleau est particulièrement intéressant parce qu’il permet d’enchaîner plusieurs photographies sans devoir remplacer une plaque après chaque exposition. Cette évolution est fondamentale. Elle prépare non seulement la photographie amateur moderne, mais aussi le développement futur du cinéma.
Eastman comprend qu’une bande souple peut transporter une succession d’images. Le principe qui paraît aujourd’hui évident constitue pourtant une véritable rupture avec la photographie sur plaques de verre.
La photographie commence à devenir un système. Il y a désormais le support sensible, l’appareil destiné à l’utiliser, la fabrication industrielle du matériel, puis le traitement des images après la prise de vue.
C’est cette organisation complète qu’Eastman va progressivement mettre en place.
1888 : la naissance du Kodak
En 1888, George Eastman commercialise un appareil photographique qui va profondément modifier l’histoire de la photographie : le Kodak. Le nom lui-même est nouveau. Eastman cherche un mot court, facile à retenir et suffisamment original pour devenir une marque. Il apprécie particulièrement la lettre K et choisit finalement le nom « Kodak ».
L’appareil est conçu pour être beaucoup plus simple à utiliser que les équipements photographiques traditionnels. Le principe est simple : l’utilisateur n’a plus besoin de maîtriser la préparation des plaques, les produits chimiques ou les différentes étapes du développement. Il prend ses photographies, puis confie l’appareil à Kodak.
L’entreprise se charge ensuite du traitement. Cette organisation constitue une véritable révolution commerciale. Jusqu’alors, acheter un appareil photographique signifiait en grande partie entrer dans le monde de la photographie technique. Avec Kodak, l’utilisateur peut au contraire rester largement extérieur à cette dimension.
Il prend la photographie. Kodak s’occupe du reste.
« You press the button, we do the rest »

La célèbre formule publicitaire de Kodak résume parfaitement cette nouvelle philosophie : « You press the button, we do the rest ». Cette phrase n’est pas simplement un slogan publicitaire. Elle traduit une transformation profonde du rapport entre l’utilisateur et la technique.
Le photographe amateur n’a plus besoin de connaître toute la chaîne de fabrication de l’image. Il peut utiliser l’appareil comme un outil relativement simple et laisser l’entreprise prendre en charge les opérations plus complexes. L’appareil Kodak est ainsi envoyé à l’entreprise après utilisation. Kodak récupère le film, réalise le développement et le tirage des photographies, puis retourne les images au client avec l’appareil rechargé.
Le fonctionnement peut aujourd’hui sembler étonnant. Il correspond pourtant parfaitement à une époque où la photographie est encore techniquement complexe. Eastman ne cherche donc pas seulement à vendre un appareil. Il invente en quelque sorte une nouvelle manière de vendre la photographie. Le client achète une expérience photographique complète. Cette logique va devenir l’un des éléments essentiels du succès de Kodak.
Kodak transforme la pratique photographique
La grande innovation d’Eastman est finalement moins un appareil particulier qu’une nouvelle organisation de la photographie. Avant Kodak, le photographe doit largement prendre en charge la technique. Après Kodak, une grande partie de cette technique peut être transférée à une entreprise spécialisée.
La conséquence est considérable. Des personnes qui n’auraient probablement jamais acheté un appareil professionnel peuvent désormais photographier leur famille, leurs voyages, leur maison ou les événements de leur vie quotidienne.
La photographie change également de rythme. Elle n’est plus seulement destinée à produire quelques portraits soigneusement préparés. Elle peut enregistrer une promenade, un anniversaire, un voyage ou une scène familiale. L’image photographique commence ainsi à entrer dans la mémoire quotidienne des individus.
Ce changement est particulièrement important dans la seconde moitié du XIXe siècle, car la société industrielle transforme elle-même les habitudes de consommation. Les transports deviennent plus rapides, les voyages se développent, les journaux illustrés prennent de l’importance et les classes moyennes disposent progressivement de nouveaux biens de consommation.
La photographie amateur trouve naturellement sa place dans cette transformation.
Une nouvelle relation avec le souvenir
L’un des effets les plus importants de Kodak est de transformer la photographie en outil de mémoire familiale.
Les photographies ne sont plus seulement réalisées pour conserver le souvenir d’un personnage important ou d’un événement officiel. Elles peuvent désormais représenter des moments ordinaires. Un enfant qui grandit, une réunion de famille, une maison, un voyage ou une promenade peuvent devenir des sujets photographiques.
Cette évolution peut sembler banale aujourd’hui parce que nous vivons dans un monde saturé d’images. Mais à la fin du XIXe siècle, elle représente une transformation culturelle considérable. La photographie devient progressivement un moyen d’enregistrer sa propre vie.
C’est également ce qui explique l’importance historique de Kodak. L’entreprise ne s’est pas contentée de vendre du matériel photographique. Elle a participé à la constitution d’une nouvelle culture de l’image.
Le film en rouleau et l’évolution de Kodak
Après les premiers appareils Kodak, Eastman poursuit ses recherches sur les supports photographiques. Le film souple prend progressivement une place centrale dans la production de l’entreprise. En 1889, Kodak commercialise notamment un film transparent sur support souple qui ouvre de nouvelles possibilités.
Le film en rouleau permet d’utiliser des appareils plus compacts et plus faciles à transporter. Il facilite également la multiplication des prises de vue. La photographie entre alors dans une nouvelle phase. Le support n’est plus simplement une surface sur laquelle une image est enregistrée. Il devient un élément standardisé d’un système industriel complet. Cette standardisation est essentielle pour l’avenir de Kodak.
L’entreprise peut fabriquer les films en grande quantité, les distribuer largement et organiser autour d’eux tout un réseau de traitement et de commercialisation. La photographie devient ainsi un produit industriel accessible à un public de plus en plus large.
Le Brownie : la photographie à la portée de tous
En 1900, Kodak va encore plus loin avec le lancement du Brownie. Son prix très bas pour l’époque, environ un dollar, permet à un public beaucoup plus large d’accéder à la photographie. L’appareil est simple, compact et conçu pour être utilisé sans connaissances techniques particulières. Le Brownie constitue une étape majeure dans la démocratisation de la photographie.
Là où le premier Kodak avait déjà simplifié la prise de vue, le Brownie rend l’appareil lui-même suffisamment abordable pour toucher un immense marché. Kodak ne s’adresse plus seulement aux amateurs disposant d’un certain pouvoir d’achat. La photographie devient un produit de consommation courant.
Les enfants et les familles font partie du public visé. La photographie peut désormais accompagner les loisirs, les vacances et la vie quotidienne. Cette évolution contribue à faire du XXe siècle un siècle profondément photographique.
Eastman et le développement du cinéma
Le travail d’Eastman ne concerne pas uniquement la photographie fixe. Le film souple mis au point et industrialisé par Kodak joue également un rôle important dans le développement du cinéma. Pour enregistrer une succession rapide d’images, il faut précisément disposer d’un support souple, suffisamment résistant et capable de recevoir une émulsion photographique.
Les recherches menées autour du film photographique fournissent donc une base essentielle aux premiers procédés cinématographiques. Il serait toutefois inexact de présenter George Eastman comme l’inventeur du cinéma. Le développement du cinéma résulte de nombreuses recherches et inventions réalisées par plusieurs chercheurs, ingénieurs et industriels, notamment en Europe et aux États-Unis.
Eastman apporte autre chose : un support photographique industriel qui peut être fabriqué en grandes quantités et utilisé pour enregistrer des images successives. Les relations entre Kodak et les premiers acteurs du cinéma contribuent ainsi à faire du film photographique un élément central de cette nouvelle industrie.
La photographie et le cinéma se retrouvent désormais liés par un même support.
Un industriel qui comprend l’importance de la marque
George Eastman est également un remarquable industriel. Il comprend très tôt qu’une invention ne suffit pas à créer une pratique nouvelle. Il faut fabriquer le produit à grande échelle, garantir sa qualité, organiser sa distribution et surtout construire une relation simple avec le consommateur.
Kodak devient progressivement une marque immédiatement identifiable. Le nom est court, les produits sont standardisés et la publicité insiste sur la facilité d’utilisation. L’utilisateur n’a pas besoin de comprendre la chimie photographique pour acheter un appareil ou un film.
Cette stratégie contribue largement au développement international de l’entreprise. La photographie devient ainsi associée à un nom qui dépasse rapidement le cadre de Rochester.
L’entreprise Eastman Kodak Company, officiellement constituée sous cette appellation en 1892, va devenir l’une des grandes sociétés industrielles américaines du XXe siècle.
George Eastman, un homme de Rochester
L’histoire de Kodak reste profondément liée à Rochester. Eastman aurait pu devenir un industriel parmi d’autres, installé dans une grande métropole américaine. Il choisit pourtant de développer son entreprise dans cette ville de l’État de New York.
Rochester devient progressivement un important centre de l’industrie photographique. L’entreprise emploie une main-d’œuvre considérable et participe au développement économique de la ville. Le nom Eastman devient également associé à de nombreuses institutions locales.
Cette relation entre un industriel et sa ville est particulièrement visible dans les actions philanthropiques d’Eastman. Il ne consacre pas seulement une partie de sa fortune à la photographie. Il finance également des établissements d’enseignement, des structures médicales et des institutions culturelles.
Un grand philanthrope
À mesure que sa fortune augmente, George Eastman consacre une part importante de celle-ci à la philanthropie. Il soutient notamment l’enseignement supérieur et plusieurs établissements consacrés à l’éducation. Son aide concerne également des institutions destinées aux populations défavorisées, ainsi que des projets dans le domaine de la santé.
À Rochester, son nom reste particulièrement associé à la musique et à la médecine dentaire. L’Eastman School of Music, rattachée à l’Université de Rochester, devient une institution majeure de l’enseignement musical américain. Eastman soutient également la création et le développement de structures permettant d’améliorer l’accès aux soins dentaires.
Cette partie de sa vie permet de comprendre une autre dimension du personnage. George Eastman ne considère pas sa réussite industrielle uniquement comme une réussite personnelle. Une partie importante de sa fortune est réinvestie dans des institutions dont l’activité doit bénéficier à la collectivité.
La maison de George Eastman devient un lieu consacré à la photographie
Après la disparition d’Eastman, sa maison de Rochester va progressivement devenir un lieu majeur consacré à l’histoire de la photographie.
La George Eastman House, aujourd’hui connue sous le nom de George Eastman Museum, conserve des collections considérables consacrées à la photographie, au cinéma et à l’histoire de George Eastman. Le lieu est particulièrement intéressant pour comprendre la transformation de la photographie au XIXe et au XXe siècle.
On y retrouve des appareils, des photographies, des documents, des films et de nombreux objets permettant de suivre l’évolution des techniques photographiques. Cette institution donne ainsi une dimension particulière à l’héritage d’Eastman.
L’homme qui avait contribué à rendre la photographie accessible au plus grand nombre devient lui-même un personnage central de la mémoire historique de cette invention.
La fin de George Eastman
Les dernières années de George Eastman sont marquées par des problèmes de santé importants. Le 14 mars 1932, à Rochester, il meurt à l’âge de 77 ans. Sa disparition intervient alors que Kodak est devenue une entreprise internationale et que la photographie amateur est désormais profondément implantée dans la société.
Eastman laisse derrière lui une entreprise considérable et une transformation durable de la photographie. Mais son héritage ne se limite pas à Kodak. Il réside également dans la manière dont la photographie a changé de statut au cours de sa vie.
Ce que George Eastman a réellement changé
George Eastman n’a pas inventé la photographie. Cette précision est importante, car son importance historique se situe ailleurs. Niépce avait réussi à fixer une image. Daguerre avait développé un procédé commercialisable. Talbot avait introduit le principe du négatif reproductible. Les chercheurs qui ont perfectionné les émulsions photographiques ont ensuite amélioré considérablement la sensibilité et la facilité d’utilisation des supports.
Eastman arrive après cette longue succession d’innovations. Son rôle est de transformer ces progrès techniques en un système industriel accessible au public. Il simplifie le matériel, développe le film souple, standardise les produits, organise leur traitement et construit une marque capable de toucher un marché international.
C’est cette combinaison qui fait sa singularité. La photographie existait avant Kodak. Mais la photographie de masse, celle des familles, des voyages, des enfants et de la vie quotidienne, doit énormément au modèle développé par Eastman.
De Niépce à Eastman : une nouvelle étape dans l’histoire de la photographie
L’histoire de la photographie peut être comprise comme une longue succession de problèmes techniques progressivement résolus.
- Avec Nicéphore Niépce, il faut parvenir à fixer une image.
- Avec Daguerre, il faut améliorer le procédé et rendre la production d’une image photographique plus efficace.
- Avec Talbot, le négatif permet d’envisager la reproduction des images. Avec les procédés au collodion et à la gélatine, la photographie devient plus sensible et plus pratique.
- Avec Frederick Scott Archer, puis avec les recherches sur les plaques sèches et les émulsions, le photographe dispose de supports de plus en plus performants.
Eastman franchit une étape différente. Il ne cherche plus seulement à améliorer la photographie pour les photographes. Il cherche à supprimer les obstacles qui empêchent le public de photographier.
C’est là que se trouve la véritable révolution Kodak. La photographie quitte progressivement le cercle des spécialistes pour devenir une pratique sociale.
La photographie entre dans le XXe siècle
Au début du XXe siècle, la photographie a donc changé de nature. Elle reste un moyen de produire des portraits et des documents, mais elle devient également un loisir. Les familles accumulent des photographies, les voyages sont davantage documentés et les événements privés commencent à laisser derrière eux des séries d’images.
Le développement du cinéma renforce encore l’importance du film photographique. Parallèlement, la presse, la publicité et l’édition utilisent de plus en plus l’image. Le XXe siècle va ainsi devenir celui de la photographie de masse.
Kodak accompagnera cette transformation pendant plusieurs décennies. L’entreprise connaîtra ensuite d’autres évolutions, d’autres innovations et finalement les difficultés liées à la révolution numérique. Mais le modèle imaginé par George Eastman au XIXe siècle aura profondément marqué l’histoire de l’image.
George Eastman dans l’histoire de la photographie
Lorsqu’on évoque les grands noms de la photographie, il est fréquent de penser d’abord aux inventeurs et aux photographes. Eastman occupe une place différente. Il est à la fois industriel, entrepreneur et organisateur d’un nouveau marché. Son œuvre repose sur une idée simple : pour que la photographie se diffuse réellement, elle doit devenir suffisamment facile pour être pratiquée par des personnes qui ne connaissent pas nécessairement sa technique.
Cette idée paraît évidente aujourd’hui. Elle ne l’était pas au XIXe siècle. L’utilisateur d’un appareil Kodak n’a plus besoin de fabriquer son propre support sensible, de préparer ses produits chimiques ou de développer lui-même ses images. Une grande partie de la chaîne technique est prise en charge par une entreprise.
La photographie devient ainsi un service autant qu’un objet. Cette évolution annonce d’une certaine manière ce que nous connaissons encore aujourd’hui : l’utilisateur manipule un outil sans avoir besoin de connaître toute la technologie qui se trouve derrière lui.
De l’appareil Kodak à la photographie moderne
L’héritage d’Eastman se retrouve finalement bien au-delà des appareils portant le nom Kodak. Son modèle repose sur une idée qui va accompagner toute l’histoire de la photographie moderne : réduire la complexité technique afin de permettre à un nombre toujours plus important de personnes de produire des images.
Le passage des plaques de verre au film souple constitue une étape décisive. Le passage du photographe professionnel à l’amateur constitue une deuxième transformation. Puis viendront les appareils plus petits, les films de différentes sensibilités, les appareils instantanés et, beaucoup plus tard, la photographie numérique.
À chaque époque, le même mouvement se reproduit : la technologie devient progressivement plus accessible. George Eastman appartient donc pleinement à cette histoire de simplification. Il se situe à un moment charnière, entre la photographie encore artisanale du XIXe siècle et la photographie industrielle du XXe siècle.
Une révolution qui dépasse Kodak
L’importance historique de George Eastman ne se mesure finalement pas seulement au nombre d’appareils ou de films vendus par Kodak. Elle se mesure au nombre de personnes qui ont commencé à photographier grâce à cette simplification. La photographie devient un moyen de conserver des souvenirs personnels, de raconter une vie familiale et de témoigner de changements sociaux qui auraient autrement disparu.
Des millions de photographies ordinaires vont ainsi être produites.Certaines seront sans grande valeur artistique. D’autres deviendront avec le temps des documents historiques précieux. Ensemble, elles formeront une immense mémoire visuelle de la société du XXe siècle.
C’est peut-être là l’un des héritages les plus importants de George Eastman. En rendant la photographie plus simple, il a contribué à faire de chacun un producteur d’images.
Quelques dates clés
| Date | Événement |
|---|---|
| 1854 | Naissance de George Eastman à Waterville, dans l’État de New York |
| Années 1870 | Eastman découvre et pratique la photographie |
| 1880 | Brevet lié à la fabrication des plaques sèches |
| 1881 | Création de l’Eastman Dry Plate Company avec Henry A. Strong |
| 1888 | Commercialisation du premier appareil Kodak |
| 1889 | Développement du film photographique transparent sur support souple |
| 1892 | Création de l’Eastman Kodak Company |
| 1900 | Commercialisation du Brownie |
| 1932 | Mort de George Eastman à Rochester |
George Eastman, de la photographie artisanale à la photographie de masse
L’histoire de George Eastman clôt en quelque sorte une première grande période de l’histoire de la photographie. Au commencement, la photographie est une découverte scientifique. Elle nécessite des expériences, des produits chimiques et des supports particuliers. Puis elle devient progressivement une technique maîtrisée par des professionnels et des amateurs.
Avec Eastman, elle change encore de dimension. Elle devient un produit industriel, puis un loisir et enfin une pratique quotidienne. De Niépce à Eastman, près de soixante années ont suffi pour transformer une expérience scientifique complexe en un geste accessible à des millions de personnes.
Mais cette transformation n’est pas le résultat d’un seul homme. Eastman s’inscrit dans une chaîne d’innovations commencée bien avant lui. Les travaux de Niépce, Daguerre, Talbot, Bayard, Herschel, Le Gray, Archer, Maddox et de nombreux autres ont préparé le terrain sur lequel l’industrie photographique va se développer.
George Eastman représente donc moins une rupture qu’une nouvelle étape. Après avoir appris à fixer l’image, les inventeurs et les industriels vont chercher à la rendre plus rapide, plus pratique, plus reproductible et plus accessible.
Avec Kodak, la photographie entre véritablement dans la vie quotidienne. Et l’histoire ne s’arrête pas là : après les plaques, le papier et le film, une nouvelle transformation attend encore la photographie, celle des appareils miniaturisés, de la photographie couleur, de l’instantané puis, beaucoup plus tard, de l’image numérique.
George Eastman et l’antiquité
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