Gustave Le Gray (1820-1884) est souvent considéré comme le photographe le plus important du XIXe siècle. Il a inventé le négatif sur papier ciré en 1850 et le procédé au collodion sur verre en 1851. Il a aussi été le premier à produire des images composites en combinant deux négatifs pour obtenir un ciel et une mer également exposés. Son influence artistique et technique est immense. Pourtant il est mort dans la misère au Caire. Son œuvre se situe au croisement de tous les précurseurs qui l’ont précédé depuis Aristote jusqu’à George Eastman.
I. Un peintre devenu photographe

Gustave Le Gray naît le 30 août 1820 à Villiers-le-Bel dans une famille de commerçants parisiens. Il étudie la peinture dans l’atelier de Paul Delaroche. Cet apprentissage artistique marque profondément son approche de la photographie.
- Il ne voit pas la photographie comme une simple technique de reproduction mais comme un moyen d’expression picturale.
- Il commence sa carrière comme peintre.
- Il expose au Salon de 1842 et de 1846.
- Mais il abandonne progressivement la peinture pour se consacrer à la photographie.
- En 1847 il ouvre un atelier photographique à Paris.
- En 1850 il publie son premier traité technique.
- En 1851 il est l’un des cinq photographes choisis pour la Mission héliographique. Cette commande d’État visait à documenter les monuments historiques de France.
Cette formation de peintre distingue Le Gray de la plupart de ses contemporains. Là où Daguerre était un homme de spectacle et Talbot un scientifique, Le Gray était un artiste. Cette sensibilité artistique explique à la fois la beauté de ses images et la hardiesse de ses innovations techniques.
II. Le négatif sur papier ciré : une révolution pratique
En 1850 Le Gray met au point le négatif sur papier ciré. Le principe est simple mais transformateur. Il imprègne le papier d’une couche de cire avant de le sensibiliser. La cire rend le papier translucide et imperméable. L’image gagne en netteté et en finesse. Surtout le négatif ciré peut être préparé à l’avance et conservé plusieurs jours avant exposition.
Cette innovation est capitale pour la pratique photographique. Jusqu’alors les photographes devaient préparer leur support sur place et l’exposer immédiatement. Avec le papier ciré Le Gray libère le photographe de cette contrainte. Il devient possible de voyager de partir en expédition et de photographier loin de son laboratoire.
Le procédé connaît un succès immédiat. Il est adopté par de nombreux photographes notamment pour les voyages et les expéditions lointaines. Il prépare directement les travaux d’Abel Niépce de Saint-Victor sur le négatif sur verre et ceux de Talbot sur le papier. Le Gray ne remplace pas ses prédécesseurs. Il pousse leurs recherches vers une praticité nouvelle.
Pour une synthèse complète de sa carrière et de ses inventions, on consultera la notice que la Bibliothèque nationale de France consacre à Gustave Le Gray.
III. Le collodion sur verre : une synthèse des apports précédents
En 1851 Le Gray publie son Traité pratique de photographie. Il y décrit un procédé au collodion sur verre. Ce procédé combine les apports d’Abel Niépce de Saint-Victor qui avait utilisé l’albumine sur verre en 1847 et ceux de Frederick Scott Archer qui avait expérimenté le collodion en 1851. Le Gray propose une synthèse opérationnelle.
Le procédé au collodion sur verre devient la technique dominante pour les vingt années suivantes. Il offre une netteté bien supérieure au papier. Il permet des tirages d’une finesse remarquable. C’est ce procédé qui sera utilisé pour la photographie de portrait de paysage et de reportage jusqu’aux années 1880.
Le Gray ne revendique pas la paternité exclusive du collodion. Il reconnaît les apports de ses prédécesseurs. Mais il a le mérite de diffuser largement la technique par son traité. Son enseignement forme toute une génération de photographes. Son atelier devient un lieu de transmission où se croisent artistes et techniciens.
IV. Les images composites : le ciel et la mer enfin réunis
L’innovation la plus spectaculaire de Le Gray concerne le paysage marin. À l’époque les plaques photographiques sont peu sensibles. Le ciel est très lumineux et la mer ou la terre sont sombres. Si l’on expose correctement le ciel la mer devient noire. Si l’on expose correctement la mer le ciel devient blanc.
Le Gray résout ce problème par une méthode audacieuse. Il photographie séparément le ciel et la mer. Puis il assemble les deux négatifs pour produire un seul tirage. Cette technique du négatif combiné est une première dans l’histoire de la photographie. Elle ouvre la voie à toutes les formes de montage photographique.
Ses marines réalisées vers 1856 et 1857 à Sainte-Adresse et à Sète sont aujourd’hui considérées comme des chefs-d’œuvre. Elles montrent des ciels dramatiques et des mers calmes dans une harmonie impossible à obtenir autrement. Ces images rappellent les recherches de Della Porta sur la chambre noire et les expériences de Kepler sur l’image rétinienne. Tous cherchaient à capturer la lumière. Le Gray cherche en plus à la composer.
V. Le rappel des précurseurs : d’Aristote à George Eastman
L’œuvre de Le Gray s’inscrit dans une chaîne longue de précurseurs. Aristote avait décrit au IVe siècle avant notre ère le principe de la chambre noire. Il avait observé que la lumière traversant un petit trou forme une image inversée. Sans cette observation fondamentale rien n’aurait été possible.
Alhazen au XIe siècle avait transformé cette observation en science. Il avait démontré par l’expérience que la lumière se propage en ligne droite et que la vision résulte de la réception de la lumière. Il avait nommé le dispositif al-bayt al-muzlim. Ce terme deviendra camera obscura.
Léonard de Vinci vers 1500 avait compris que l’œil fonctionne comme une chambre noire. Il avait décrit avec précision la formation de l’image inversée sur la rétine. Il avait encouragé les artistes à utiliser la chambre noire pour dessiner.
Kepler en 1604 avait donné à cette intuition une forme mathématique. Il avait prouvé géométriquement que l’image se forme sur la rétine et non sur le cristallin. Il avait forgé l’expression latine camera obscura.
Della Porta à la fin du XVIe siècle avait diffusé la chambre noire auprès des artistes et du public.
- Il avait fabriqué des modèles portables munis de lentilles.
- Il avait recommandé son usage aux peintres.
- Il avait même été accusé de sorcellerie pour ses démonstrations.
Au 19e siècle
Nicéphore Niépce en 1826 avait fixé pour la première fois une image sur une plaque d’étain enduite de bitume. Il avait nommé son procédé héliographie. C’était la première photographie permanente de l’histoire.
Abel Niépce de Saint-Victor en 1847 avait inventé le négatif sur verre à l’albumine. Il avait donné à la photographie sa netteté. Il avait aussi observé un rayonnement invisible émis par les sels d’uranium quarante ans avant Becquerel.
Gustave Le Gray se situe après eux.
- Il hérite de la chambre noire d’Aristote et d’Alhazen.
- Il hérite des lentilles de Della Porta.
- Il hérite du négatif de Talbot et du verre d’Abel Niépce de Saint-Victor.
- Il hérite de la sensibilité chimique de Daguerre et de Niépce.
Son génie propre est de synthétiser tous ces apports et d’y ajouter une dimension artistique nouvelle.
George Eastman viendra plus tard en 1888. Il inventera le film souple en rouleau et l’appareil Kodak. Il rendra la photographie accessible au grand public. Mais il s’appuiera sur les travaux de tous ceux qui l’ont précédé. Le Gray est l’un de ces maillons essentiels.
VI. L’enseignement et l’influence
Le Gray ne fut pas seulement un inventeur et un artiste. Il fut aussi un professeur. Son atelier parisien forma de nombreux photographes importants. Il eut notamment pour élèves Nadar Carleton Watkins et Charles Nègre. Il transmit à ses élèves non seulement des techniques mais aussi une vision artistique.
Son Traité pratique de photographie publié en 1851 puis réédité plusieurs fois devient une référence. Il y expose clairement les procédés sur papier ciré et sur verre au collodion. Il y donne des conseils pratiques sur l’exposition le développement et le tirage. Ce traité contribue largement à la diffusion de la photographie en France et en Europe.
Son influence s’étend aussi aux États-Unis. Les photographes américains de l’expédition de 1860 sur le Mississippi utilisent ses techniques. Carleton Watkins son ancien élève réalise des vues de Yosemite qui conduiront à la création du premier parc national américain. Ainsi l’enseignement de Le Gray a des conséquences bien au-delà de la photographie elle-même.
VII. La fin tragique et la reconnaissance posthume
Malgré son succès Le Gray connaît des difficultés financières. Son atelier parisien ferme en 1860. Il quitte la France pour l’Égypte en 1860. Il y travaille comme professeur de dessin et continue à photographier. Mais il ne retrouve pas la reconnaissance qu’il avait connue à Paris.
Il meurt au Caire le 30 juillet 1884 dans une grande pauvreté. Son œuvre tombe dans l’oubli pendant plusieurs décennies. Ce n’est qu’au XXe siècle que les historiens de la photographie redécouvrent son importance. Aujourd’hui ses marines sont considérées comme des chefs-d’œuvre. Ses innovations techniques sont reconnues comme fondamentales.
Cette destinée rappelle celle d’Abel Niépce de Saint-Victor mort oublié malgré ses découvertes. Elle rappelle aussi celle de Della Porta inquiété par l’Inquisition pour ses démonstrations. L’histoire de la photographie est faite de ces inventeurs dont la postérité a longtemps ignoré le rôle.
VIII. Place dans l’histoire
| Domaine | Contribution | Portée |
|---|---|---|
| Négatif sur papier ciré | Invention en 1850 | Libère le photographe des contraintes de préparation immédiate |
| Collodion sur verre | Diffusion par le Traité de 1851 | Technique dominante pendant vingt ans |
| Images composites | Première combinaison de négatifs vers 1856 | Ouvre la voie au montage photographique |
| Enseignement | Atelier parisien et traité | Forme toute une génération de photographes |
| Influence | Élèves comme Nadar et Watkins | Rayonnement jusqu’aux États-Unis |
IX. Malentendus à clarifier
Le Gray a-t-il inventé le collodion ? Non. Le collodion a été expérimenté par Frederick Scott Archer en 1851. Le Gray a diffusé et perfectionné le procédé par son traité. Il en a fait une technique opérationnelle et largement accessible.
Le Gray a-t-il inventé les images composites ? Il est le premier à avoir produit des images composites de manière systématique et artistique. La technique du montage photographique existait peut-être à l’état embryonnaire. Mais Le Gray lui a donné ses lettres de noblesse.
Le Gray était-il seulement un technicien ? Non. Il était d’abord un artiste. Sa formation de peintre a guidé toute son œuvre. Ses marines et ses portraits sont des compositions picturales avant d’être des documents.
Le Gray a-t-il été reconnu de son vivant ? Il a connu la célébrité dans les années 1850. Mais il est mort dans la misère en 1884. Sa reconnaissance posthume est venue bien plus tard.
À retenir
Gustave Le Gray est le grand synthétiseur de la photographie du XIXe siècle.
- Il a hérité de la chambre noire d’Aristote et d’Alhazen.
- Il a hérité des lentilles de Della Porta et des calculs de Kepler.
- Il a hérité du négatif de Talbot et du verre d’Abel Niépce de Saint-Victor. Il a tout repris et tout transformé.
- Il a inventé le négatif sur papier ciré.
- Il a diffusé le collodion sur verre.
- Il a créé les premières images composites.
- Il a formé des générations de photographes.
Son nom mérite de figurer aux côtés de ceux de Niépce de Daguerre et de Talbot. Et sa place dans la chaîne qui mène de la chambre noire antique à l’appareil Kodak de George Eastman est celle d’un maillon décisif.
